Le premier épisode s’arrêtait sur une vie brève et cachée. Voyons comment cette vie a donné naissance au texte qui a fait connaître Thérèse — un livre qu’elle n’a jamais composé comme tel.
Trois manuscrits, trois natures
Ce que Thérèse laisse à sa mort, ce sont trois textes de nature différente.
Le Manuscrit A, écrit en 1895 à la demande de sa sœur Pauline — devenue sa prieure sous le nom de Mère Agnès de Jésus — raconte ses souvenirs d’enfance et son entrée au Carmel : c’est le grand récit autobiographique.
Le Manuscrit B, écrit en 1896 à la demande d’une autre de ses sœurs, Marie du Sacré-Cœur, est très différent : ce n’est plus vraiment un récit, mais un texte de réflexion spirituelle. Pauline et Marie ne sont pas de simples consœurs : ce sont deux des sœurs de Thérèse, entrées avant elle au Carmel de Lisieux.
Le Manuscrit C, enfin, écrit en 1897 dans les derniers mois de sa vie à la demande de la prieure alors en exercice, Mère Marie de Gonzague, revient à un style narratif.
Ma vocation, c’est l’amour
Dans le Manuscrit B, Thérèse raconte une recherche très concrète : elle porte en elle des désirs de vocations multiples — missionnaire, martyre, prêtre — et cherche comment les réunir. En pleine oraison, elle ouvre les épîtres de saint Paul et lit les chapitres 12 et 13 de la première lettre aux Corinthiens — l’image du corps aux membres multiples, puis l’hymne à l’amour. Elle y trouve ce qu’elle cherchait : « Je compris que l’Amour renfermait toutes les Vocations, que l’Amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux […] en un mot qu’il est Éternel ! Ma vocation, enfin je l’ai trouvée, ma vocation, c’est l’Amour… » (Manuscrit B, 3v).
Une autre intuition, développée notamment dans le Manuscrit C, donne une forme concrète à cette vocation : la « petite voie ». Thérèse ne cherche pas à accomplir des actions extraordinaires, mais à aller vers Dieu dans la confiance, en consentant à sa petitesse et en s’abandonnant à sa miséricorde.
D’un cadre familial à un livre publiable
Thérèse n’entreprend pas d’écrire un livre destiné au public : les trois manuscrits naissent de demandes précises de ses sœurs ou de ses supérieures, dans le cadre de sa vie communautaire. Le tout premier cahier, celui qui deviendra le Manuscrit A, est un objet modeste : Thérèse demande à sa sœur Léonie de lui acheter un cahier. Un seul ne suffit pas ; elle en réclame un second, puis un troisième, et finit par remplir six cahiers de longueurs inégales, qu’elle relie elle-même en un seul volume avant de le remettre à Mère Agnès.
Après la mort de Thérèse, Mère Agnès rassemble les trois manuscrits, les organise et intervient sur leur présentation afin d’en faire un livre publiable sous un même titre : Histoire d’une âme. Il est publié en 1898 et n’est donc pas la reproduction littérale des cahiers de Thérèse. Ce n’est qu’en 1956 qu’une édition critique restitue les manuscrits dans leur forme originale, permettant de retrouver la voix et l’ordre du texte tel que Thérèse l’avait écrit.
De Lisieux au monde entier
Malgré cette histoire éditoriale complexe, le livre se diffuse rapidement dès sa première parution, d’abord en France, puis bien au-delà, jusqu’à devenir l’un des grands classiques de la littérature spirituelle.
Ce livre révèle déjà beaucoup de ce que fut Thérèse sans tout dire. Dans la troisième partie, nous nous pencherons sur sa correspondance.
Sources
Thérèse de Lisieux, Manuscrits autobiographiques, Manuscrits A, B et C.
Thérèse de Lisieux, Histoire d’une âme, édition critique fondée sur les manuscrits originaux.
Sanctuaire de Lisieux — Basilique Sainte Thérèse, « Manuscrits »
Jean-Paul II, Audience générale du 8 juillet 1998
