En 1941, en pleine bataille d’Angleterre, un professeur d’Oxford se met à écrire, semaine après semaine, les lettres d’un vieux démon à son neveu. C.S. Lewis n’est pas croyant de toujours — il s’est converti dix ans plus tôt, en partie grâce aux conversations qu’il avait avec son ami J.R.R. Tolkien. Il deviendra l’un des apologètes chrétiens les plus lus du XXe siècle, notamment avec Les Fondements du christianisme, tiré de causeries données à la radio britannique pendant la guerre.
Mais c’est ce recueil de lettres, Tactique du diable, qui devient, en quelques mois, un immense succès — au point de faire de lui, jusque-là auteur discret, une figure publique. Publié d’abord en feuilleton dans un petit journal anglican, il paraît en livre l’année suivante. Livre qu’il dédicaça à Tolkien lui-même. Lewis refusera d’être payé pour cette œuvre, demandant que ses droits soient reversés aux veuves du clergé anglican.
Trente et une lettres plus tard, on referme le livre en ayant appris beaucoup moins sur le diable que sur soi-même.
Le renversement
L’idée du livre tient en une phrase : au lieu de nous dire ce qu’il faut faire pour bien vivre, Lewis nous montre ce qu’un démon conseille pour nous en empêcher. Screwtape, le vieil oncle expérimenté, écrit à Wormwood, son neveu maladroit, démon débutant, pour lui enseigner l’art de perdre une âme. Le lecteur n’observe jamais la tentation de face — il l’observe par en dessous, depuis la table de travail de celui qui la met au point.
Pourquoi ce renversement fonctionne
Un livre qui dit directement « voici comment bien vivre » se lit à distance ; on hoche la tête, on approuve, on referme et il ne reste pas grand chose, peut-être même rien. Mais lire les conseils d’un démon qui connaît déjà nos petites lâchetés ne se lit pas à distance — on le lit en se reconnaissant. Screwtape ne recommande jamais le grand péché spectaculaire. Il explique à son neveu que le chemin le plus sûr vers l’enfer est celui qu’on ne voit pas venir : une pente douce, sans virage brusque ni bornes, où l’on avance sans jamais remarquer qu’on descend.
Ce que Screwtape sait déjà de nous
Quelques scènes suffisent à comprendre le principe. Il y a le moment où le patient, agenouillé pour prier, laisse son esprit s’échapper vers ses soucis du jour — et Screwtape se réjouit de voir l’attention du patient dériver vers ses préoccupations ordinaires, au point que sa prière devienne presque mécanique. Il y a l’habitude, que le démon préfère à toute tentation neuve, parce qu’elle agit, invisible, sans la volonté du patient. Et il y a une scène, presque comique, où le patient assiste à la messe et passe son temps à juger la nuque et la voix du fidèle assis devant lui — Screwtape se réjouit de voir le patient transformer la messe en prétexte à juger ceux qui l’entourent.
Un livre sur l’amour, déguisé en manuel de tentation
Le vrai retournement, Lewis le garde pour la fin. Tout ce que Screwtape déteste chez son patient — ses petites joies simples, sa capacité à se relever après une chute, l’attention que Dieu lui porte jusque dans les détails les plus insignifiants de sa journée — n’a qu’une seule explication, que le démon lui-même ne peut pas nier : cet homme ordinaire est aimé de Dieu, précisément, dans son ordinaire. Tactique du diable n’est donc pas un livre sur le mal, mais un livre sur l’amour.
Ce que Rome et Vérone en ont pensé
Le livre est disponible en français sous le titre Tactique du diable, traduit par Étienne Huser. Sa réception dépasse largement le cercle anglican où il est né : le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, a ouvert ses propres réflexions sur l’encyclique Fides et Ratio de Jean-Paul II par une citation de Lewis ; et saint Giovanni Calabria, canonisé par Jean-Paul II, l’a lu avec un tel enthousiasme qu’une correspondance avec Lewis lui-même s’en est suivie. Ce n’est pas étonnant : derrière la satire de Lewis, on retrouve plusieurs traits que l’Église enseigne sur les démons — des êtres personnels, créés bons puis devenus mauvais par leur propre choix, puissants mais jamais soustraits à la souveraineté de Dieu.
Sources
C.S. Lewis, The Screwtape Letters, publié en feuilleton dans The Guardian (hebdomadaire anglican) du 2 mai au 28 novembre 1941, puis en volume le 9 février 1942 (Geoffrey Bles)
C.S. Lewis, Tactique du diable, traduction française d’Étienne Huser, éditions Empreinte (première édition française, 1943)
Irène Fernandez, « Tactique du diable », revue Communio, 2019/1, n° 261, p. 95-100 — sur la réception du livre par le cardinal Ratzinger et saint Giovanni Calabria
Joseph Ratzinger, Some Reflections on the Encyclical Letter Fides et Ratio
Catéchisme de l’Église catholique, §391-395, sur la nature des démons
