Regardons ce que Thérèse a écrit dans sa correspondance : deux cent soixante-six lettres, écrites entre 1877 et le 25 août 1897 — de l’enfance jusqu’aux derniers jours.
Une correspondance hétérogène
Toutes ces lettres n’ont pas la même portée. La plupart sont de courts mots adressés à son père, à ses sœurs, à des cousins — souhaits de fête, remerciements, nouvelles de santé, mots d’affection glissés dans un paquet ou un cadeau. On y trouve aussi bien des billets de quelques lignes que de longues lettres de plusieurs pages. Une bonne partie de cette correspondance est d’abord familiale et circonstancielle, et n’a pas la densité spirituelle des lettres de maturité. C’est en la lisant dans son ensemble, période par période — l’enfance, l’adolescence, le postulat, le noviciat, les années où son père tombe malade, puis les dernières années au Carmel — qu’on suit le fil d’une vie plutôt qu’une doctrine déjà formée.
Céline, la confidente
Un correspondant se détache nettement : sa sœur Céline, restée dans le monde jusqu’en 1894 pour s’occuper de leur père, dont la maladie l’éloigne peu à peu de sa famille. C’est dans cette période éprouvante, que Thérèse appellera plus tard ses « années obscures », que la correspondance avec Céline devient dense et personnelle.
En avril 1893, elle lui écrit : « Céline !… simple petite fleur Céline, n’envie pas les fleurs de jardins. […] j’ai pensé ce matin auprès du tabernacle que ma Céline, la petite fleur de Jésus, devait être et rester toujours une goutte de rosée cachée dans la divine corolle du beau Lys des vallons » (LT 141). On y retrouve déjà des thèmes qui deviendront centraux dans sa spiritualité : simplicité, petitesse, abandon.
Deux correspondants engagés dans une vocation missionnaire
En 1896, la prieure du Carmel confie à Thérèse la charge spirituelle de deux correspondants qu’elle ne rencontrera jamais, tous deux engagés dans une vocation missionnaire : le père Adolphe Roulland, en partance pour la Chine, et l’abbé Maurice Bellière, qui désire partir en mission en Algérie. Le 23 juin 1896, elle écrit au père Roulland sa première lettre : « Je me sens bien indigne d’être associée spécialement à l’un des Missionnaires de notre Adorable Jésus […] puisque l’obéissance me confie cette douce tâche » (LT 189) — un lien qu’elle définit elle-même comme apostolique, de « prière et de mortification ». En octobre de la même année, elle répond à la première lettre de l’abbé Bellière (LT 198).
Missionnaire par l’amour
C’est dans ces deux correspondances que Thérèse formule le plus clairement ce qui deviendra l’un des traits les plus marquants de sa spiritualité. Au père Roulland, elle écrit : « Je serai vraiment heureuse de travailler avec vous au salut des âmes ; c’est dans ce but que je me suis faite carmélite ; ne pouvant être missionnaire d’action, j’ai voulu l’être par l’amour et la pénitence » (LT 189). À l’abbé Bellière, elle est plus directe encore : « une carmélite qui ne serait pas apôtre s’éloignerait du but de sa vocation » (LT 198).
D’un cloître normand aux missions du monde
Cette idée ne reste pas confinée à deux échanges de lettres. Après la publication d’Histoire d’une âme, elle se diffuse avec le reste de son œuvre, portée notamment par des évêques missionnaires convaincus par sa lecture, qui adressent une pétition en faveur de Thérèse au pape. Le 14 décembre 1927, trente ans après la mort de Thérèse, Pie XI la proclame patronne principale de tous les missionnaires et de toutes les missions du monde, à l’égal de saint François-Xavier. Une carmélite qui n’a jamais quitté la Normandie devient, par décret, la protectrice universelle de ceux qui ont traversé les océans.
Dans la quatrième partie, nous nous attarderons sur ses poèmes et ses pièces de théâtre.
Sources
Thérèse de Lisieux, Correspondance générale, LT 1 à LT 266.
Archives du Carmel de Lisieux — « Correspondance de Thérèse » et « Patronages et influence spirituelle de Thérèse ».
Sanctuaire de Lisieux — Basilique Sainte Thérèse, « La spiritualité de Thérèse ».
