Dans cette partie, nous nous concentrons sur ses poèmes et ses pièces de théâtre. Voyons ce que devient l’écriture de Thérèse quand elle quitte le silence du bureau pour se mettre au service d’une fête, d’une profession, d’un soir de récréation : une cinquantaine de poèmes et huit pièces, d’apparence plus légère que les manuscrits ou la correspondance, mais qui ne cessent jamais, sous cette légèreté, de témoigner de la même âme.
Une œuvre écrite pour quelqu’un
Beaucoup de ces textes naissent d’une circonstance précise. Le poème numéro 2 célèbre les soixante ans de la maîtresse des novices. Le numéro 10 accompagne la profession de sœur Marie-Madeleine. Le numéro 6 dresse le portrait d’une sœur qu’elle admire. Tous ces écrits étaient destinés aux membres du Carmel — pas à une publication extérieure. C’est une écriture de commande, datée, adressée à une personne précise, parfois composée en quelques heures sans brouillon. Et c’est précisément ce qui la rend précieuse : elle montre une Thérèse au travail dans le concret d’une communauté, plutôt que penchée sur son autobiographie.
Des poèmes qui révèlent sa spiritualité
Mais la circonstance n’appauvrit jamais le fond. Dans Mon Chant d’Aujourd’hui, elle exprime une intuition centrale de sa vie spirituelle : « Je n’ai rien qu’aujourd’hui » (poème numéro 5). Dans Vivre d’Amour (poème numéro 17), composé sans brouillon pendant les trois jours d’adoration des Quarante Heures de février 1895 et écrit de mémoire le soir du mardi gras, elle fait de l’amour la mesure unique de toute existence. Et dans La Reine du Ciel à son enfant bien-aimée, elle reprend, sous une forme presque enfantine, l’intuition de la petitesse qui portera plus tard le nom de « petite voie » — « il te faudra rester petite ». Un texte d’anniversaire et un poème comme Vivre d’Amour sortent, chez elle, de la même plume, avec la même sincérité.
Un théâtre pour ses sœurs
Le théâtre, lui, se joue avec ses sœurs. Le Divin Petit Mendiant de Noël transforme la récréation du soir en jeu collectif : un ange dépose l’Enfant Jésus dans une crèche, chaque sœur vient à son tour tirer un billet, et reçoit un couplet qui lui est personnellement adressé — une étoile, un sourire, un peu de lait — autant d’images concrètes pour dire ce que chacune peut offrir à l’Enfant.
Avec les deux pièces consacrées à Jeanne d’Arc — La Mission de Jeanne d’Arc (21 janvier 1894) et Jeanne d’Arc accomplissant sa mission (21 janvier 1895) —, Thérèse vise plus haut : personnages nombreux, plusieurs actes, une reconstitution de la vocation, du martyre et du triomphe céleste de son héroïne. Elle en assure l’écriture, la mise en scène et le rôle principal : plusieurs photographies conservées aux Archives du Carmel de Lisieux la montrent costumée en Jeanne, l’épée à la main.
Le Triomphe de l’Humilité (21 juin 1896) va plus loin encore. Thérèse s’y met elle-même en scène, sous son propre nom, parmi trois novices réunies en récréation. La pièce tourne autour d’un thème précis : la méfiance envers les extases et les grâces extraordinaires, et la certitude que l’humilité est l’arme décisive contre l’orgueil — mise en scène, dans la pièce, sous la forme d’un combat où Satan, vaincu, doit reconnaître : « Je suis vaincu… Je suis vaincu !… » Ce théâtre n’est donc pas un simple divertissement : c’est un outil de transmission, où la spiritualité de Thérèse passe par le jeu, la musique et le rire, sans en perdre la densité.
Poèmes et théâtre : la même intuition
Ce qui frappe, en tenant ensemble ces deux corpus, c’est leur cohérence : la même intuition — la petitesse, l’amour, l’instant présent — traverse des formes très différentes : un poème d’anniversaire, une pièce jouée un soir de Noël et les pages plus graves des manuscrits. Thérèse n’a pas deux écritures, une pour l’essentiel et une pour le passe-temps : elle en a une seule, qu’elle offre à chaque occasion qui se présente.
Qu’est-ce que l’Église, plus tard, retiendra de cette cohérence ? Ce sera l’objet du cinquième et dernier épisode.
Sources
Archives du Carmel de Lisieux — édition en ligne des Poésies (PN) et des Récréations pieuses (RP), et fonds photographique
Œuvres complètes de sainte Thérèse de Lisieux, Nouvelle édition du centenaire, Cerf, tomes Poésies et Récréations pieuses
Sanctuaire de Lisieux — dossier sur la composition de Vivre d’Amour
François-Marie Léthel, ocd — Thérèse de Lisieux et Jeanne d’Arc
