Une loi, votée ailleurs depuis longtemps
Le 15 juillet dernier, l’Assemblée nationale a adopté définitivement la proposition de loi instaurant un « droit à l’aide à mourir », par 291 voix contre 241, et le Président du Sénat a aussitôt saisi le Conseil constitutionnel. Je ne veux pas discuter ce texte ici, ce n’est pas mon propos. Je veux poser la question — plus profonde que celle du débat parlementaire — qu’est-ce que la vie pour un chrétien ?
La France n’invente rien ; elle rejoint un mouvement commencé il y a longtemps. Les Pays-Bas en débattent publiquement dès 1973, avant même de légiférer — leur loi, votée en 2001, entre en vigueur le 1er avril 2002, faisant d’eux les premiers au monde à dépénaliser l’euthanasie. La Belgique suit quelques mois plus tard, étendant même le dispositif aux mineurs en 2014. Le Luxembourg dépénalise à son tour en 2009, l’Espagne en 2021. Le Canada, lui, devient un cas à part.
Deux gestes qu’on confond souvent
Dans l’euthanasie, un tiers — souvent un médecin — administre lui-même le produit qui met fin à la vie ; dans le suicide assisté, c’est la personne qui se l’administre elle-même, un tiers le lui fournissant. Le Canada autorise les deux sous un seul régime, l’aide médicale à mourir (AMM).
Le cas canadien, en bref — Votée en 2016 à la suite d’une décision unanime de la Cour suprême, l’AMM a été étendue par une décision de justice de 2019 aux personnes qui ne sont pas en fin de vie — la mort n’a plus besoin d’être proche. Depuis, le recours à l’euthanasie y a été multiplié par treize, faisant du Canada le pays où ce programme progresse le plus vite au monde.
Quand la proposition change de camp
Ce qui change, ce n’est pas seulement le cadre légal — c’est qui prend l’initiative. Le père Larry Holland, prêtre catholique de 79 ans à Vancouver, en a fait l’expérience : hospitalisé pour une simple fracture du col du fémur, sans autre problème de santé, il s’est vu proposer à deux reprises l’aide médicale à mourir par le personnel soignant, alors qu’il n’avait rien demandé et l’avait clairement refusée. L’établissement a justifié la démarche en expliquant que le personnel peut aborder le sujet selon son « jugement clinique », dès qu’il s’en estime compétent. Ce n’est plus seulement une demande qu’on honore : c’est une option que l’institution introduit elle-même, à qui n’a rien demandé.
Une question déjà posée dans l’Antiquité
Cette question n’a d’ailleurs rien de neuf. À Céos, dans l’Antiquité, on offrait la ciguë aux vieillards devenus un poids pour la cité ; à Marseille, colonie grecque, un magistrat en gardait la réserve pour qui obtenait l’autorisation de mourir devant le Sénat local¹. Et déjà, une voix s’élevait contre cette évidence. Socrate, dans le Phédon de Platon, à quelques heures de boire lui-même la ciguë, dit que l’homme est comme un gardien à son poste, un bien qui appartient aux dieux, sans droit d’en ouvrir seul la porte. Intuition juste — mais encore une prison muette, où l’on attend une permission sans jamais entendre de voix. La Bible va dire presque la même chose, autrement : non pas un poste qu’on garde en silence, mais une conversation qu’on tient.
Elle ne le dit pas en théorie. Elle le montre à travers des hommes épuisés d’exister.
Élie : le cri entendu
Après avoir tout donné pour Dieu, Élie s’effondre sous un genêt dans le désert et prie : « C’est assez maintenant, Seigneur, prends ma vie » (1 R 19, 4). C’est l’un des textes les plus rudes de toute l’Écriture — un prophète de Dieu qui demande à mourir, et le texte ne le corrige pas, ne le censure pas. Mais regardez ce qui suit : ni un reproche, ni un exaucement. Un ange lui apporte du pain, de l’eau ; il dort, il mange, il refait la route, jusqu’à ce que passe, non pas dans l’ouragan ni dans le feu, mais dans le silence d’une brise légère, une présence qui le renvoie à sa mission. Dieu répond au désir de mort par du soin concret et une parole qui relance — jamais par le silence, jamais par l’exécution de la demande.
Job : la plainte qui va plus loin
Élie demandait la mort dans l’épuisement ; Job va plus loin encore, en mettant en procès le sens même de son existence : il maudit le jour de sa naissance, souhaite n’être jamais né (Job 3). Et pourtant il ne se donne pas la mort — il crie, discute, tient bon jusqu’à dire : « Même s’il me tue, j’espérerai en lui » (Job 13, 15). La sainteté de la vie n’exclut pas la plainte la plus noire ; elle la porte jusqu’au dialogue avec Dieu, plutôt que jusqu’à la sortie.
Ézéchias : le don reçu
Face à ces deux hommes qui voudraient que leur vie s’arrête, un troisième la voit continuer sans l’avoir demandé. Le roi Ézéchias, malade à mort, se tourne le visage contre le mur et pleure ; Dieu lui envoie quinze années de plus (2 R 20 ; Is 38). Ce texte referme la boucle à sa manière : ni abréger, ni prolonger à tout prix n’appartient à celui qui vit. La durée d’une vie se reçoit, en dialogue, jamais en gestion solitaire.
Habiter, pas administrer
C’est peut-être le mot juste pour dire ce que ces trois hommes ont en commun, et ce que le monde d’aujourd’hui a perdu de vue : on n’administre pas une vie, on l’habite. On gère un stock, un dossier ; on habite une présence, une relation, un souffle. Le Psaume le dit en trois mots, sans rien démontrer : « Mes temps sont dans ta main » (Ps 31, 16) — pas une vie qu’on possède, mais des jours tenus par quelqu’un d’autre. Et Paul referme le même mouvement sans un mot de plus à ajouter : « Aucun de nous ne vit pour lui-même, et aucun ne meurt pour lui-même. Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Soit donc que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur » (Rm 14, 7-9).
Alors, il n’y a rien à trancher, rien à démontrer. Juste ceci : regarder une vie — la sienne, celle d’un proche fatigué, celle d’un inconnu — et la bénir. En hébreu, le souffle et l’esprit portent le même nom, ruah — celui qui anime aussi bien un corps qu’une prière. Dire d’une vie qu’elle respire encore, c’est déjà reconnaître qu’elle tient d’un souffle qui vient de plus loin qu’elle. Dire, comme au premier matin : c’est bon que tu respires encore.
¹ Ces deux témoignages nous viennent de Strabon (Géographie) et de Valère Maxime (Faits et dits mémorables), auteurs antiques rapportant une coutume déjà ancienne à leur époque.
