Certaines phrases de l’Évangile choquent avant qu’on les comprenne. Aux noces de Cana, Marie signale discrètement à son fils : « Ils n’ont plus de vin. » Et Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » (Jn 2,4) À première vue, on a l’impression que Jésus oppose un refus à sa mère. Il faut regarder de plus près pour comprendre ce qui se joue réellement dans cet échange.
Un mot qui n’a rien de froid
« Femme » sonne dur à l’oreille française, comme une prise de distance, presque une marque de froideur. Ce n’est pourtant pas un mot rude dans la bouche de Jésus : il l’emploie à plusieurs reprises dans les évangiles, toujours avec respect — à la Samaritaine au bord du puits (Jn 4,21), à Marie de Magdala au tombeau vide (Jn 20,15). Pour sa mère, il ne l’utilise que deux fois : à Cana et sur la Croix, quand il la confie au disciple qu’il aimait (Jn 19,26). Deux fois seulement, et les deux fois dans les scènes qui encadrent toute sa mission. Jean montre ici que le lien filial de Jésus s’inscrit dans une mission plus grande : celle du Christ envoyé par le Père.
Un signe, pas seulement un miracle
Jean ne parle pas de « miracle » à Cana : il parle d’un « signe » — le premier de son évangile. Un miracle étonne ; un signe révèle l’identité de celui qui l’accomplit. C’est précisément ce qui se passe à Cana. Le vin qui coule en abondance ne fait pas que dépanner une noce : il montre déjà qui est Jésus, et annonce l’abondance de la Nouvelle Alliance qu’il vient inaugurer.
Ce que veut dire « l’Heure »
La seconde partie de la phrase est plus difficile encore à saisir : « Mon heure n’est pas encore venue. » Chez Jean, « l’Heure » de Jésus ne désigne pas un moment de la journée : c’est un mot qui revient tout au long de l’évangile pour parler de la Passion et de la glorification du Christ. Chaque signe qu’il accomplit dévoile un peu de sa gloire, et conduit peu à peu vers cette Heure où elle se manifestera pleinement, dans sa mort et sa résurrection. Le vin qui manque à ce repas de noces préfigure déjà le sang de l’Alliance qui sera versé lorsque viendra son Heure.
Marie ne discute pas
La réaction de Marie est marquante. Elle n’insiste pas. Elle se tourne vers les serviteurs et dit : « Faites tout ce qu’il vous dira. » (Jn 2,5) Sa réponse, la dernière parole que l’évangile de Jean lui prête, manifeste sa confiance en Jésus. C’est alors que le récit prend toute sa profondeur. Cana annonce déjà la Croix.
Plusieurs échos relient Cana à la Croix : le mot « Femme », la présence de Marie et la mention de l’Heure. Cana est le premier signe ; la Croix en sera l’accomplissement. De l’un à l’autre, l’évangile ne montre jamais Marie au premier plan — mais toujours là où s’accomplit l’œuvre du Christ.
Cette présence fidèle, de Cana jusqu’au Calvaire, éclaire ce que l’Église célèbre le 15 août. La parole qui semblait d’abord marquer une distance révèle finalement la place unique de Marie dans l’œuvre du salut : toujours tournée vers son Fils, associée à sa mission, désormais associée à sa gloire.
