Sur Marthe, oubliée derrière Marie
On connaît la scène presque trop bien : Marthe s’agite en cuisine, Marie s’assoit aux pieds de Jésus, et l’on retient souvent que Jésus donne raison à la seconde. De quoi faire de Marthe l’éternelle mauvaise élève de l’Évangile — celle qui travaille pendant que l’autre prie.
Mais un détail se perd souvent dans cette lecture rapide : c’est Marthe qui a ouvert sa porte. « Une femme nommée Marthe le reçut. » Sans son geste, il n’y a ni maison, ni repas, ni scène du tout. Marie peut s’asseoir parce que Marthe, avant elle, a accueilli.
Ce récit suit d’ailleurs immédiatement, chez Luc, la parabole du Bon Samaritain, qui s’achève par « Va, et toi aussi, fais de même. » L’évangéliste n’oppose pas le service du prochain à l’écoute de la Parole : il montre que le disciple est appelé aux deux.
Ce que Jésus ne reproche pas
Il faut relire la phrase du Christ avec attention : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. » Il ne dit jamais : cesse de servir. Il dit : cesse de t’agiter. Ce n’est pas le service qui égare Marthe, mais le souci qui finit par envahir son service, jusqu’à lui faire perdre la paix de l’accueil.
Il y a un détail plus discret encore. Marthe demande : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? » L’instant d’avant, elle regardait Jésus ; à cet instant, son regard se déplace vers Marie. C’est peut-être là que le récit bascule. Dès que l’on commence à se comparer, on perd la paix que l’on croyait défendre.
Saint Augustin n’oppose pas deux catégories de chrétiens. Il voit dans Marthe et Marie deux dimensions de la même vie chrétienne : le service de notre pèlerinage terrestre, la contemplation qui s’accomplira dans le Royaume.
Chacun à sa juste place
Des siècles plus tard, François de Sales écrira que la dévotion ne se vit pas de la même façon chez le soldat, la mère de famille ou le religieux : chacun devient saint dans l’état qui est le sien, pourvu que l’amour de Dieu en demeure le cœur. Marthe n’est pas appelée à devenir Marie. Elle est appelée à servir avec la même disponibilité intérieure que Marie écoute.
Peut-être est-ce là toute la finesse du texte : non pas choisir entre servir et écouter, mais apprendre à servir sans perdre de vue celui qu’on sert.
Cette semaine, au milieu de tout ce qu’il y a à faire, le Christ trouve-t-il encore une porte ouverte chez vous et en vous ?
