Science et religion : d’où vient le conflit ? (1/2)

Sphère armillaire et livre ancien ouvert sur un bureau d’étude, éclairés par une douce lumière naturelle.

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L’idée d’un conflit éternel entre science et religion semble une évidence. Elle est pourtant une construction récente, et son origine est connue.

Un mythe forgé au XIXe siècle

En 1874, l’Américain John William Draper publie une Histoire du conflit entre la religion et la science. En 1896, Andrew Dickson White va plus loin, avec une Histoire de la guerre de la science contre la théologie dans la chrétienté. Leurs motivations n’étaient pas d’abord historiques : Draper nourrissait une hostilité personnelle envers le catholicisme, White cherchait à protéger sa jeune université de toute tutelle religieuse. L’historiographie contemporaine a largement abandonné ce modèle simpliste, que les historiens appellent aujourd’hui la « thèse du conflit ». L’ouvrage de référence sur la question, celui de John Hedley Brooke (1991), montre une relation bien plus complexe, faite de collaborations autant que de tensions.

Une thèse inverse : la foi comme condition favorable à la science

Un historien est même allé plus loin, en inversant le récit habituel. Stanley Jaki, prêtre bénédictin, historien des sciences, docteur en théologie et en physique, lauréat du prix Templeton en 1987, a comparé plusieurs grandes civilisations anciennes — l’Égypte, la Chine, l’Inde, Babylone, la Grèce. Toutes ont produit des connaissances remarquables. Mais aucune, selon lui, n’a vu naître une science expérimentale durable et cumulative comme celle qui s’est développée plus tard en Occident.

Selon Jaki, la cause est religieuse : ces civilisations croyaient en un monde éternel, qui revient toujours sur lui-même selon le même cycle fixe. Une fois ce cycle compris, tout semble expliqué : il ne reste plus qu’à constater que les choses se répètent comme prévu. Nous savons aujourd’hui qu’il n’en est rien : l’univers a une histoire, il évolue depuis un état initial extrêmement dense et chaud.

Jaki avance une autre explication, théologique celle-là : il nous rappelle que Dieu a créé librement l’univers, et ce qu’il choisit librement aurait pu l’être autrement. Ses lois ne se déduisent donc pas : il faut les observer pour les connaître. C’est cette conviction, selon Jaki, qui a permis à la science expérimentale de s’enraciner durablement en Occident chrétien.

Le positivisme, une arme idéologique

Au XIXe siècle en France, un mouvement inverse s’organise. Le positivisme d’Auguste Comte propose une histoire de l’esprit humain en trois âges : théologique, métaphysique, puis « positif » — celui de la science, appelée à remplacer les deux précédents. Après sa mort en 1857, ses disciples, au premier rang desquels Émile Littré, diffusent largement cette philosophie au sein de la franc-maçonnerie française, notamment au Grand Orient, alors engagé dans un tournant laïc et militant, en réaction à une Église jugée hostile au progrès.

L’athéisme scientifique comme doctrine d’État

Le cas le plus extrême reste soviétique. L’URSS institue une doctrine officielle, l’« athéisme scientifique », portée par une organisation dédiée, la Ligue des militants athées, qui revendique 3,5 millions de membres en 1941. Des « maisons de l’athéisme scientifique » ouvrent dans les villes, l’enseignement est saturé de matérialisme présenté comme scientifique, des milliers d’églises sont détruites, et plus de cent mille membres du clergé orthodoxe sont exécutés durant la seule Grande Terreur de 1937-1938. Un État a fait, pendant près de soixante-dix ans, de la science le vocabulaire officiel de son combat contre la religion.

Ce que cela révèle

L’histoire est donc plus complexe que le récit d’un conflit permanent entre science et religion. Des tensions ont bien existé, parfois sévères. Mais elles côtoient des périodes de collaboration, des savants croyants et même, selon certains historiens comme Jaki, des idées théologiques qui auraient contribué à rendre possible le développement de la science occidentale.

À l’inverse, les XIXe et XXe siècles montrent comment la science a parfois été intégrée à des philosophies ou des régimes explicitement antireligieux. Il faut alors distinguer la méthode scientifique elle-même de l’usage idéologique que l’on peut faire de son prestige.

La vraie question n’est donc pas de savoir si la science et la religion sont ennemies. Elle est de savoir ce que la science peut réellement dire — et ce qui commence lorsqu’on transforme ses résultats en une philosophie générale du monde.

Sources

John William Draper, History of the Conflict between Religion and Science (1874)
Andrew Dickson White, A History of the Warfare of Science with Theology in Christendom (1896)
John Hedley Brooke, Science and Religion: Some Historical Perspectives, Cambridge University Press (1991)
Stanley L. Jaki, Science and Creation: From Eternal Cycles to an Oscillating Universe (1974)
Émile Littré, initiation au Grand Orient de France, 8 juillet 1875 ; sur le lien positivisme/franc-maçonnerie sous la Troisième République, voir notamment la revue Cités (Cairn.info, 2012) et la revue Histoire de l’éducation
Histoire de l’athéisme d’État en Union soviétique et de la Ligue des militants athées
Alexandre Sumpf, « 1937-1938 : la Grande Terreur en URSS », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe (EHNE)
Commission de réhabilitation des victimes de la répression de 1937 (Russie), sur l’arrestation et l’exécution du clergé orthodoxe durant la Grande Terreur

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