Un prêtre à l’origine de la théorie du Big Bang
Georges Lemaître entre au séminaire de Malines avec un projet inhabituel : obtenir l’autorisation d’étudier la relativité générale en parallèle de sa théologie. Docteur en mathématiques dès 1920, ordonné prêtre en 1923, il devient membre de l’Académie pontificale des sciences en 1936. En 1927, il propose le premier une théorie de l’univers en expansion. Einstein, sceptique, lui répond alors une phrase restée célèbre : « Vos calculs sont justes, mais votre physique est abominable. »
En 1931, Lemaître va plus loin. Dans un article publié dans la revue Nature, intitulé « Le commencement du monde du point de vue de la théorie quantique », il s’appuie sur les travaux de Max Planck, fondateur de la mécanique quantique une trentaine d’années plus tôt, pour avancer l’hypothèse de « l’atome primitif » — ce qu’on appellera plus tard le Big Bang. Einstein finit par se raviser publiquement, en 1933, qualifiant cette théorie de plus belle explication de la création qu’il ait jamais entendue.
Quand un discours va trop loin
Le 22 novembre 1951, le pape Pie XII prononce devant l’Académie pontificale des sciences un discours retentissant, où il affirme que la cosmologie moderne confirme scientifiquement la création décrite dans la Genèse — et, par là, l’existence de Dieu.
Le refus d’un prêtre
On pourrait croire que Lemaître, prêtre et auteur de cette théorie, s’en réjouit. C’est le contraire qui se produit. Il envoie une supplique au pape, lui demandant de ne plus associer, dans les discours officiels, l’atome primitif et la création théologique. Pour Lemaître, membre de l’Académie depuis quinze ans, confondre le commencement physique de l’univers avec la création ex nihilo revient à mélanger deux ordres de connaissance qui doivent rester distincts. L’année suivante, avant un nouveau discours pontifical, il se rend au Vatican, consulte le conseiller scientifique du pape et le cardinal secrétaire d’État — et obtient gain de cause : le discours de 1952 ne mentionne plus l’atome primitif.
Ce que cela révèle
Ce n’est donc pas un scientifique athée qui a protégé la frontière entre science et théologie de l’intrusion d’un raisonnement trop rapide — d’autant que le Big Bang, en 1951, restait une hypothèse minoritaire, encore disputée par la théorie concurrente de l’univers stationnaire. C’est un prêtre catholique, précisément parce qu’il tenait les deux disciplines pour également sérieuses, et refusait de faire de l’une la servante de l’autre. Certains ont voulu lui faire dire que Dieu n’existe pas ; d’autres ont voulu lui faire dire le contraire. Dans les deux cas, c’est franchir la même limite.
C’est précisément ce que Jean-Paul II écrira dans l’encyclique Fides et Ratio (1998) : foi et raison sont « comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever » vers la vérité — deux voies distinctes, jamais concurrentes ni confondues.
La science répond à la question du comment, la théologie à celle du sens. Chacune se suffit dans son propre domaine.
Sources
Georges Lemaître, « Un Univers homogène de masse constante et de rayon croissant rendant compte de la vitesse radiale des nébuleuses extra-galactiques », Annales de la Société scientifique de Bruxelles, avril 1927
Georges Lemaître, « The beginning of the world from the point of view of quantum theory », Nature, vol. 127, 1931
Georges Lemaître, L’hypothèse de l’atome primitif : essai de cosmogonie, 1946
Pie XII, « Les preuves de l’existence de Dieu à la lumière de la science actuelle de la nature », discours à l’Académie pontificale des sciences, 22 novembre 1951, publié dans La Documentation catholique, n° 1110, 16 décembre 1951
Pie XII, discours au congrès de l’Union astronomique internationale, 7 septembre 1952, publié dans La Documentation catholique, n° 1131, 5 octobre 1952
Dominique Lambert, « Religious interferences at the origin of cosmology? The case of Georges Lemaître », Forum, vol. 4, 2018, p. 149-168
Joseph R. Laracy, The Faith and Reason of Father George Lemaître, Ignatius Press, 2009
Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, 14 septembre 1998
