Une maison ne tient pas parce que ceux qui l’habitent sont irréprochables. Elle tient parce que ses fondations sont solides. Deux mille ans après sa naissance, l’Église pose la même question : comment une communauté d’hommes faillibles peut-elle porter quelque chose qui la dépasse, et qui lui survit ?
La réponse commence par un nom.
Un nom donné d’avance
En araméen, la langue de Jésus, Képha veut dire rocher. Ce nom, Jésus l’a donné à Simon dès leur première rencontre : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Céphas — ce qui veut dire Pierre » (Jean 1,42). Bien avant tout miracle, bien avant toute confession de foi.
Le nom confirmé
Ce nom donné, Jésus le confirme publiquement. En Galilée du Nord, à Césarée de Philippe. Jésus demande à ses disciples : « Pour vous, qui suis-je ? » Simon répond : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Une réponse que Jésus salue comme un don reçu d’en haut, non comme une déduction humaine : « Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » Alors il confirme le nom, et le missionne : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église […] Je te donnerai les clefs du royaume des cieux » (Matthieu 16,18-19).
Les clefs
Des clefs, et un pouvoir qui va avec : « ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux » (Matthieu 16,19). Dans la maison royale de l’Ancien Testament, les clefs étaient confiées à l’intendant, qui exerçait l’autorité du roi en son absence, sans devenir lui-même le roi (Isaïe 22,22). Jésus reprend cette image en la confiant à Pierre : non celle d’un simple porte-parole, mais d’une autorité réelle exercée au nom du Christ, sur la communauté naissante.
Un homme faillible
Un homme faillible, choisi pour fondation. Le même Simon reniera Jésus trois fois, quelque temps plus tard. Jésus l’avait prédit. Au soir du dernier repas, il lui dit : « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point ; et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères » (Luc 22,32). La chute n’annule pas la mission — elle la précède, et Jésus la traverse avec lui.
Après la résurrection, au bord du lac de Tibériade, trois fois Jésus lui demande son amour ; trois fois il lui confie son troupeau, répondant ainsi aux trois reniements : « Pais mes brebis » (Jean 21,15-17).
Ce n’est pas la solidité de Pierre qui a tenu la maison debout, mais la parole du Christ qui a fait de lui le fondement de son Église.
Un seul successeur
Cette charge, reçue en personne par Pierre, se transmet de la même manière : les apôtres ont des successeurs, au pluriel — les évêques, dispersés dans le monde entier. Pierre, lui, n’a qu’un seul successeur à la fois. Le conclave élit un homme ; il ne crée pas la charge. Celui qui devient évêque de Rome reçoit la même mission que Pierre : c’est pourquoi l’Église parle toujours du successeur de Pierre, jamais du successeur du pape précédent.
Cent cinquante ans à peine après la mort de Pierre, un évêque de Lyon nommé Irénée peut réciter de mémoire le nom de chaque successeur à Rome, jusqu’au pape de son temps. Douze noms, transmis un à un, sans rupture (Contre les hérésies, III, 3, 3).
Une promesse faite à un homme faillible. Une charge transmise sans interruption depuis deux mille ans. Ce n’est pas la solidité des hommes qui a tenu la maison debout. C’est le roc sur lequel elle a été bâtie.
