Un homme qui parle comme Dieu

Silhouette d'un homme seul debout dans une synagogue ancienne en pierre, éclairé par un rayon de lumière tombant d'une ouverture haute, quelques hommes assis dans la pénombre

Un homme du Ier siècle, juif, façonné par le monothéisme le plus strict, parle et agit comme aucun prophète avant lui : il ne dit pas « ainsi parle le Seigneur », mais parle en son propre nom — pardonnant les péchés, comme si l’autorité résidait en lui-même, et non transmise par un autre. La différence n’est pas de degré, elle est de nature.

Ce que Jésus s’attribue

Un jour, à Capharnaüm, on lui amène un paralysé. Jésus ne le guérit pas d’abord — il dit : « Mon enfant, tes péchés sont pardonnés » (Marc 2,5). Les scribes présents ne s’y trompent pas : « Pourquoi celui-là parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » (Marc 2,7). Ce n’est pas une formule pieuse, c’est une objection théologique précise — et elle est juste. Jésus ne la discute pas : il l’assume, et guérit le paralysé pour prouver qu’il a « autorité pour pardonner les péchés sur la terre » (Marc 2,10).

À propos du sabbat, Jésus s’en déclare « maître » (Matthieu 12,8), alors que le sabbat est l’institution divine par excellence, donnée par Dieu lui-même au Sinaï. Le Catéchisme le note d’ailleurs : Jésus interprète la Loi avec une autorité qui dépasse celle des scribes (Catéchisme, §582) — une autorité qui touche au fondement même de la Loi, pas seulement à son application.

Le sommet est atteint dans deux répliques. À des interlocuteurs qui lui reprochent de se faire plus grand qu’Abraham, il répond : « Amen, amen, je vous le dis : avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS » (Jean 8,58) — écho frappant au nom même de Dieu, révélé à Moïse dans le buisson ardent (Exode 3,14). Et devant le grand prêtre qui lui demande s’il est le Christ, le Fils du Dieu béni, il ne biaise pas : « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel » (Marc 14,62) — réponse qui provoque l’accusation de blasphème et la condamnation à mort.

Ce ne sont pas des paroles qu’on prête à un docteur de la Loi, aussi inspiré soit-il.

Ce que trahissent les pierres

Ce qui éclaire la portée de ces paroles, c’est aussi la manière dont le récit rapporte les réactions des interlocuteurs de Jésus. En Jean 10, Jésus vient de dire : « Le Père et moi, nous sommes UN » (Jean 10,30), et le texte enchaîne aussitôt : « De nouveau, des Juifs prirent des pierres pour lapider Jésus » (Jean 10,31). Interrogés sur la raison, ils sont d’une clarté totale : « Ce n’est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, mais c’est pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu » (Jean 10,33). Ce sont eux-mêmes qui nomment ce qu’ils ont entendu — non un désaccord d’interprétation, mais une prétention à la divinité.

La scène se répète, plus solennelle encore, devant le Sanhédrin. À la réponse de Jésus, le grand prêtre déchire ses vêtements et les juges présents concluent : « Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? […] Tous prononcèrent qu’il méritait la mort » (Marc 14,64).

Les Évangiles rapportent d’autres accusations portées contre lui — d’être possédé (Jean 8,48), d’agiter le peuple. Mais sur ce point précis, au moins, la source est directe et explicite : ce que ses adversaires nomment et condamnent, c’est bien la prétention à se faire Dieu.

Un livre, ou une Parole ?

Cette question est essentielle pour la foi chrétienne. Si Jésus n’est qu’un maître de sagesse parmi d’autres, alors l’Évangile rejoint le rayon des grands textes moraux de l’humanité : Sénèque, Marc Aurèle, Confucius — des paroles respectables, mais des paroles d’homme, faillibles comme toute parole d’homme, et qu’on serait en droit de corriger, nuancer, dépasser. Sa non-divinité poserait alors une question radicale sur la fiabilité que les Évangiles donnent de lui : si Jésus n’était qu’un homme, il faudrait expliquer comment les traditions chrétiennes lui ont attribué de telles paroles, de tels actes et une telle autorité.

Mais s’il est ce qu’il dit être, alors l’Évangile change de nature. Le Christ lui-même — sa personne, ses actes, ses paroles — est la Parole vivante que Dieu adresse aux hommes ; l’Évangile, lui, est le témoignage inspiré qui nous la transmet. Le Catéchisme le formule ainsi : « Le Christ, le Fils de Dieu fait homme, est la Parole unique, parfaite et indépassable du Père » (Catéchisme, §65) — Dieu a tout dit en cette Parole-là. Autrement dit : la divinité du Christ n’ajoute pas de la solennité à l’Évangile, elle en fonde l’autorité même. Sans elle, chaque geste, chaque parole rapportés resteraient un témoignage sur Dieu ; avec elle, ils deviennent le lieu où Dieu se fait entendre.

D’autres voix

On pourrait objecter que tout ceci repose sur l’auto-déclaration de Jésus — qu’il le dise ne prouve rien en soi. Mais il n’est pas seul à le dire.

Jean-Baptiste, en le désignant dès leur première rencontre, dit : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jean 1,29) — titre qui, dans le vocabulaire sacrificiel juif, ne se donne pas à un homme ordinaire, et que Jean prononce en s’effaçant lui-même devant Jésus.

Un centurion romain, païen, au pied de la croix, prononce devant un condamné qui vient d’expirer : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! » (Marc 15,39).

Et Thomas, l’apôtre le plus réticent à croire, tombe devant le Ressuscité et dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jean 20,28) — parole que Jésus ne corrige pas ; il répond : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu » (Jean 20,29).

Une question qu’on ne referme pas

Reste une question que l’écrivain C.S. Lewis a formulée avec une netteté qui a traversé le siècle dernier, dans Les Fondements du christianisme : un homme qui tient de tels propos sur lui-même n’a que peu d’options. Il ment, et le sait — mais rien dans sa vie, sa mort, l’attitude de ceux qui l’ont côtoyé, ne correspond au profil d’un imposteur cynique. Il se trompe sincèrement, halluciné par lui-même — mais rien non plus, dans l’équilibre et la profondeur de son enseignement, ne signale un esprit dérangé. Ou alors, il dit la vérité. La question est ouverte — au lecteur de la porter.

Trois objections

« Jésus ne s’est jamais dit Dieu en ces termes exacts. » — C’est vrai littéralement. Mais en contexte juif strictement monothéiste, dire « JE SUIS » en écho à Exode, chapitre 3, ou s’attribuer le pardon des péchés, sont des affirmations que les Évangiles montrent elles-mêmes reçues comme blasphématoires — c’est ce que rapportent aussi bien Marc, chapitre 14, que Jean, chapitre 10.

« Fils de Dieu était un titre qui pouvait avoir d’autres emplois bibliques, notamment royaux. » — C’est exact pour ce titre pris isolément. Mais les accusations de blasphème ne portent pas sur ce seul titre. Elles s’appuient sur un ensemble de faits — l’unité affirmée avec le Père, l’autorité sur le sabbat, le pardon des péchés en son nom propre — qu’aucun emploi royal du titre n’explique à lui seul. Le Catéchisme précise d’ailleurs qu’appliqué à Jésus, ce titre signifie sa relation unique et éternelle au Père : « il est Dieu lui-même » (Catéchisme, §454), et que confesser Jésus « Seigneur » relève de la même foi en sa divinité (Catéchisme, §455).

« C’est le concile de Nicée, en 325, qui a inventé sa divinité. » — Nicée n’a rien inventé, il a défini une foi déjà professée bien avant lui : Pline le Jeune, gouverneur romain, note vers 112 que les chrétiens chantent des hymnes au Christ « comme à un dieu » ; Ignace d’Antioche, dès le début du IIe siècle, l’appelle couramment « notre Dieu » ; et Paul écrit déjà, dans sa lettre aux Philippiens, que le Christ, « ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » (Philippiens 2,6), avant que « toute langue proclame que Jésus Christ est Seigneur » (Philippiens 2,11) — deux à trois siècles avant Nicée.

À la fin, il ne reste que cette alternative devant laquelle chacun se tient, croyant ou non : ou bien un homme a menti, ou bien il s’est trompé sur lui-même, ou bien Dieu s’est vraiment incarné en Jésus. Il n’existe pas de position neutre face à cette alternative. Chacun, tôt ou tard, doit y répondre pour lui-même.

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