Le successeur de Pierre (3/4a) — Une unité qui se brise

Cathèdre de pierre devant un mur profondément fissuré, éclairée par un rayon de lumière filtrant d'une fenêtre étroite.

À Rome comme à Constantinople, l’existence d’une première place parmi les grands sièges est longtemps reconnue. Mais reconnaître un rang n’est pas s’accorder sur ce qu’il autorise. Cette question, restée en germe pendant longtemps, va peu à peu se transformer en désaccord ouvert — sur le fondement de cette primauté, sur son exercice concret, puis sur la doctrine elle-même.

Rome première, mais pas encore Vatican I

Dès les premiers conciles, la place singulière de Rome est présupposée parmi les grands sièges. Mais ce rang est bientôt pensé selon deux logiques concurrentes — l’origine apostolique pour Rome, l’importance politique de la ville pour Constantinople —, et cette divergence fournira l’une des lignes de fracture qui réapparaîtront, des siècles plus tard, dans leur rupture.

Le concile de Nicée (325) confirme l’autorité de l’évêque d’Alexandrie sur l’Égypte, la Libye et la Pentapole en la comparant à un usage déjà établi à Rome : cela est aussi, dit le canon, « coutumier pour l’évêque de Rome ». Rome est donc la référence. Constantinople, elle, obtient en 381 le second rang pour une tout autre raison : elle est la « nouvelle Rome », la nouvelle capitale.

Cette différence de logique éclate ouvertement à Chalcédoine en 451. Un canon de ce concile confirme le rang de Constantinople sur cette base politique — et le pape Léon Ier, dont le concile vient pourtant d’approuver la lettre dogmatique, refuse ce canon : il oppose à ce critère politique l’origine apostolique des sièges — Rome liée à Pierre et Paul, Alexandrie à Marc, Antioche à Pierre. Rome ne conteste donc pas seulement un empiètement sur son rang : elle conteste un principe, celui qu’un statut politique puisse redessiner l’ordre de l’Église.

Rome tient donc, dès cette époque, une première place réelle et ancienne, comprise à partir de l’origine apostolique et de l’ordre reçu des conciles — mais pas encore la juridiction universelle et immédiate que Vatican I définira. Le désaccord existe pourtant déjà en germe, sur le fondement et la portée de cette primauté plus que sur son existence.

Photius : quand la question de juridiction devient explosive

Au IXe siècle, cette tension cesse d’être une question de principe. Elle devient un conflit entre Ignace, Photius et Nicolas Ier, autour d’un territoire disputé, la Bulgarie.

En 858, le patriarche Ignace de Constantinople quitte sa charge sous la pression de l’empereur Michel III — abdication ou déposition forcée, les sources ne s’accordent pas. Photius, un laïc, reçoit tous les grades ecclésiastiques en quelques jours et devient patriarche à sa place. Un concile réuni à Constantinople confirme Photius, avec l’accord des légats du pape Nicolas Ier. Mais en 863, Nicolas désavoue ses propres légats, dépose Photius et rétablit Ignace — revendiquant le droit de casser une décision prise en Orient.

Au même moment, la Bulgarie, tout juste christianisée, révèle concrètement ce désaccord. Le prince Boris, baptisé dans l’orbite byzantine, demande à Photius sa propre hiérarchie ; devant son refus, il se tourne vers Rome, qui répond en détail sans accorder, elle non plus, l’autonomie réclamée. Constantinople, qui avait baptisé la Bulgarie, y voit une intrusion sur sa juridiction.

En 867, Photius diffuse une encyclique visant plusieurs usages latins — jeûne du samedi, célibat des prêtres — et surtout, grief le plus grave, le Filioque introduit en Bulgarie par des missionnaires latins. Une assemblée condamne Nicolas Ier et prétend le déposer. Michel III est assassiné ; le nouvel empereur, Basile Ier, dépose Photius et rétablit Ignace. Un concile réuni à Constantinople en 869-870 condamne Photius à son tour — mais, immédiatement après sa clôture, une réunion distincte sur la Bulgarie tranche en faveur de Constantinople, malgré l’opposition des légats romains. Rome obtient gain de cause sur Photius, condamné et remplacé par Ignace — mais pas sur la Bulgarie, dont le rattachement à Constantinople est décidé dans la réunion qui suit le concile.

Ignace meurt en 877 ; Photius revient, réconcilié avec l’empereur. Le nouveau pape, Jean VIII, se montre conciliant : un concile réuni à Constantinople en 879-880, plus large que celui de dix ans plus tôt, réhabilite Photius et réaffirme l’intangibilité du Credo. La communion est restaurée.

Le IXe siècle ne produit donc pas de rupture durable. Il révèle, en revanche, à quel point la question laissée ouverte depuis Chalcédoine peut, appliquée à un cas concret, mettre l’unité à l’épreuve.

Le Filioque : doctrine ancienne, ajout tardif, désaccord réel

Le Filioque n’entre pas dans l’histoire comme une invention soudaine de l’Occident, mais comme la transformation progressive d’une doctrine ancienne en formule liturgique controversée.

Saint Augustin, au Ve siècle, enseigne que l’Esprit procède du Père et du Fils — mais « principalement » du Père, le Fils recevant cette capacité du Père. Rome confesse cette doctrine bien avant qu’elle ne devienne un point de friction : dès 447, le pape Léon Ier l’enseigne explicitement.

L’ajout au Credo, lui, est plus tardif et d’abord régional : c’est au concile de Tolède en 589, en Espagne, que le mot est pour la première fois inséré dans le symbole récité à la messe, avant de se diffuser dans le royaume franc. En 809, un concile réuni par Charlemagne demande au pape Léon III de confirmer cet ajout. Léon III approuve la doctrine sur le fond, mais refuse d’en autoriser l’insertion : le symbole reçu de l’Église ne doit pas être modifié unilatéralement. Rome tenait donc déjà, publiquement, la distinction entre vérité d’une doctrine et droit de modifier un texte reçu de tous.

Photius portera la contestation plus loin, sur le fond même. La tradition grecque tient le Père pour l’unique source, l’unique principe de la Trinité — sa « monarchie ». Si l’Esprit procède aussi du Fils, objecte-t-il, c’est soit une seconde source, soit une confusion des Personnes. La théologie catholique répondra, à Lyon (1274) puis à Florence (1439), que Père et Fils ne sont pas deux sources mais « un seul principe » : le Fils reçoit du Père jusqu’à cette capacité de spirer — de faire procéder — l’Esprit. Une clarification qui rejoint la distinction augustinienne du « principalement ».

Un terrain commun réel existe donc sur l’origine première du Père. Mais il n’efface pas tout : la tradition grecque continue de réserver au Père seul un mode de procession qu’elle juge irréductible à toute autre relation. Le Filioque reste un désaccord théologique véritable — ni simple querelle de mots, ni contradiction pure et simple.

Sources

Concile de Nicée (325), canon 6
Concile de Constantinople I (381), canon 3
Concile de Chalcédoine (451), canon 28 ; Léon le Grand, Epistula 104 (à l’empereur Marcien) et Epistula 106 (à Anatolius de Constantinople) ; Léon le Grand, Sermon 82, pour la fête des apôtres Pierre et Paul
Conciles de Constantinople (867, 869-870, 879-880)
Augustin, De la Trinité, XV
Catéchisme de l’Église catholique, §246-248
Concile de Tolède III (589)
Concile d’Aix-la-Chapelle (809)
Concile de Lyon II (1274) ; concile de Florence (1439)

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